Untlited 5 juin 4 Juillet 2015

#FFFF00, scènes 1 et 2

"Ce que je veux démontrer passe par la mise en scène de la peinture"
confie Roland Orepük.
L’exposition du début de cet été, espace Vallès, fut une belle preuve de cette volonté de l’artiste minimaliste grenoblois.
Enfin… minimaliste ? Non, pas exactement. Il préfère parler de peinture « réductiviste« , une catégorie qu’il reprend de Malevitch.
Peinture ? Oui, mais attention, il faut prendre le mot au sens premier, pas à celui de la métonymie commune.
Peinture : "Matière colorante composée d’un pigment et d’un liant" [*]. Bref,
"la peinture". Mais ici encore, il faut s’en tenir à ce qui est écrit :
"la" est un article défini.  Cette peinture là, chez Orepük, c’est une matière jaune ; jaune primaire. Bref : #FFFF00, ou encore 255 255 0.
La réduction est radicale. Pour résumer: une couleur, une matière, et un support — canevas ou mur, une partie du mur.
Mise en scène donc…

Scène 1

Au mur, un cadre en stuc doré et pour marquer la distance un câble tendu façon musée d’art (classique).
Dans le cadre, un monochrome jaune. D’emblée une tension.
Le cadre évoque une autre époque, celle de peintures narratives ou descriptives.
La mise à distance suggère l’œuvre précieuse ou fragile, le carton jaune déçoit ou déconcerte par sa banalité. Carton jaune… ce tableau cache quelque chose.
Voyons… pourquoi pas un portrait. Un portrait dans lequel on aurait "négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête" ainsi que le décrivit Maxime Du Camp.
Tout cela écarté, que reste-t-il ? Il reste ce que la description de Du Camp outragé ne nomme pas et que peint Courbet  : "L’origine du Monde"[*]. Certains ont jeté sur l’outrage un voile vert, Orépük préfère un carton jaune ; question d’époque.
Mais s’agit-il bien de cacher du regard cette origine du monde que l’on ne saurait (plus) voir ? Ne se pourrait-il s’agir d’autre chose ?
"L’origine de la guerre" [*], par exemple ? Pourquoi pas… quoique… cela aurait probablement motivé un carton rouge.

Scène 2 

Sur le mur, une suite de trois triptyques que ne distinguent que l’ordre des peintures. Ou presque, il faut être attentif aux détails.
Une seule couleur, le jaune, un seul format, le rectangle, mais deux styles : Orepük dialogue avec Kelly.
Ellsworth Kelly, peintre contemporain du mouvement de l’American Hard Edge painting dans lequel la peinture s’efface au point qu’il ne reste que la couleur et la forme qu’elle dessine. Radical Kelly : "To hell with pictures – they should be the wall" .
Orépük le prend au mot, s’attribue le mur et lui laisse la toile.
À chaque tour de parole, Kelly avance ses arguments qui se distinguent que par les réserves blanches, une ou deux, qui crée le lien entre la toile et le mur.
Orépük place un argument unique. La suite prend des allures de pas de deux un peu décalé ; l’Orépük avant, après ou entre les deux Kelly. 
Orepük aurait pu reprendre le propos de Kelly, le pousser plus loin comme il le fit
pour les Engraved Monochromes [*]. Alors que le hard-edge de Kelly est souple, doux, peu hard finalement, celui d’Orépük
peut être incisif, tirer droit, affûter les angles.
Si pour Kelly, "the painting is the subject rather than the subject the painting" ,
pour Orepük le sujet a disparu, la peinture elle-même s’absente, comme celle du mur devient le mur. La peinture n’est une couleur que dans notre regard. Après la disparition de la peinture, celle du peintre ?

http://lary-stolosh.blog.lemonde.fr/

Illustrations (vues de l’exposition, courtoisie Espace Vallès) : Roland Orepük, contribution à l’exposition collective Untitled, Espace Valès, Saint-Martin d’Hères, 5 juin – 4 juillet 2015 (photographies de l’auteur).
Citations (en italique) : (1) propos de Roland Orepük à propos de Inside Wall Work (février 2010) [lire] ; (2) référence d’Orepük au réductivisme tirée de l’interview par Claude Longo (août 2008) [lire] ; (3) et (4) propos d’Ellsworth Kelly repris d’un recueil de citations (Quotes of famous artists, [lire])

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